Par Guy Laliberté
Je suis de retour sur Terre depuis trois jours et ma quarantaine se termine demain déjà (le jeudi 15 octobre). J’ai les deux pieds sur Terre mais la moitié de ma tête encore dans les étoiles! Je profite donc de ma dernière journée à Star City pour faire ce que j’aurais aimé faire dans l’espace, mais qui ne m’a pas été possible pour des raisons techniques et d’horaire : la rédaction de mon blogue! Je suis bien désolé pour ce délai et vais tenter de vous raconter tout ce que j’ai vécu depuis la dernière fois que je vous ai écrit.
Le mercredi 30 septembre: après un bon dodo (ce qui m’a bien étonné), je me suis levé à 4 h 00, fin prêt pour cette grande journée, qui débute avec une consultation médicale vraiment pas agréable. Sans vouloir entrer dans les détails, disons simplement que c’était pour s’assurer que nous n’allions pas nous envoler avec trop de matières solides, étant coincés dans une très petite cellule pendant 2 jours… Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour aller dans l’espace?!
Ensuite, vite dans la douche et désinfection du corps à l’alcool par un médecin. Il m’a même désinfecté le coco et j’ai eu un petit buzz de vapeur d’alcool en prime! Une fois accoutrés de notre training suit, c’est l’heure du déjeuner. Je n’avais pas vraiment d’appétit alors j’ai pris un petit-déj léger, mais Max et Jeff ont mangé comme des ours!
On retourne ensuite dans notre chambre pour les derniers préparatifs de nos effets personnels. Je n’ai jamais été aussi concentré en faisant mes bagages!
Par la suite, la tradition veut que nous nous rassemblions avec nos conjointes et quelques dirigeants pour lever un toast de champagne au succès de la mission. Ce petit cérémonial est suivi de la signature de notre porte de chambre, puis on se fait asperger d’eau par un prêtre orthodoxe. Baptême de l’espace?!
Nous quittons notre gîte pour embarquer dans l’autobus qui nous conduit au lieu de préparation et, belle surprise, mes enfants et toute ma gang sont là avec leur nez de clown! Ça donne des couleurs à l’environnement : le soleil n’est même pas encore levé…
Par contre, on a droit à un super lever de soleil en route. Une autre tradition est que, pendant ce trajet, on nous présente une petite vidéo préparée par nos amis et/ou notre famille pour chacun d’entre nous. C’est un moment touchant, tendre et aussi rigolo.
En arrivant au lieu de préparation, on doit retirer nos vêtements et enfiler notre pseudo soutien-gorge médical (!!) et notre flight suit. Ensuite on fait notre leak check devant les médias et nos amis/familles qui sont derrière la vitre. On parle un moment avec eux et on fait nos derniers au revoir et, encore une fois, on se présente aux dirigeants. L’émotion est très forte.
On revient dans le petit salon, on porte un autre toast où on ne fait que se tremper les lèvres, et on fait notre salut officiel devant les dirigeants. Heureusement que toute ma gang portait son nez de clown, car ça m’a permis de facilement les identifier parmi la foule! Tout se passe très vite : on embarque dans l’autobus et on se dirige vers la fusée. C’est très émouvant.
Plus on approche sur le chemin, plus la fusée grandit devant nos yeux. Et, à un moment donné, on arrête brusquement pour faire un arrêt : le dernier petit pipi terrestre à l’endroit où Gagarine a commencé cette tradition! Jeff et Max y vont, mais moi j’avais uriné juste avant d’enfiler mon flight suit alors je n’avais pas très envie, ce qui fait que ça m’a pris un peu de temps, mais je ne voulais pas manquer cette tradition! Vite : on saute dans l’autobus, on arrive, on fait l’accolade avec les médecins et on monte dans l’escalier de l’échafaudage de la fusée, en entonnant la chanson fétiche de notre entraînement : Mammy Blue. On fait nos derniers signes de la main; on est fébriles et émotifs.
On monte dans un petit ascenseur (heureusement qu’il n’y avait pas un 4e cosmonaute!) et des gens nous aident à entrer dans notre capsule. On s’installe dans nos sièges et on débute une série de tâches de préparation : vérification des ordinateurs, des contrôles, leak check, etc.
Pour notre préparation mentale, pendant environ 45 minutes on a écouté la musique qu’on avait sélectionnée : c’était presque méditatif. On a fait ça jusqu’au compte à rebours : 5… 4… 3… 2… 1 minute… puis les secondes, et hop : liftoff! On sent la vibration des moteurs et on entend un peu le bruit que ça fait, mais l’habitacle est hermétique alors c’est plus comme un bruit sourd. Pour avoir déjà vu un décollage de l’extérieur, je peux affirmer qu’on n’entend presque rien.
On sent que l’on monte dans les airs, mais c’est très doux. Pendant 9 ½ minutes, on vit les différentes étapes de séparation. Avec son expérience, Jeff nous a bien guidés. C’était drôle, parce qu’à chaque fois qu’il disait que tel truc allait arriver dans 10 secondes, ça arrivait 5 secondes avant!
Pour vous décrire mon état durant l’ascension, je vous dirais que c’était plus émotionnel et spirituel que physique…
Lors du dernier détachement, on entend bien la séparation et tout à coup, notre toutou se met à voler! On sent nos membres libres… on est en apesanteur! On se regarde tous les trois et on se fait un high-five! :) Je me dépêche de regarder par le hublot et je vois une merveilleuse boule bien ronde : WOW, c’est merveilleux! The sky is not the limit.
Après quelques minutes, je vois la Terre et la Lune presque pleine et on commence notre orbite. On reste dans nos sièges quelques heures puis on va dans notre espace « habitacle » de l’autre côté. On enlève nos flight suit et je vis mon premier moment d’adaptation, le plus difficile pour moi à ce moment : après avoir mangé et bu du jus, j’ai dû régurgiter. Ça a duré quelques secondes, puis je me suis senti différent, et tout s’est bien passé par la suite.
Pendant ces deux jours en orbite, on dormait, on mangeait (on s’est bien amusé avec la bouffe!) et on se préparait pour prendre de la hauteur pour l’arrimage à la SSI. Dès que je pouvais, je regardais par le hublot.