Ce qu’avait à dire la goutte d’eau
Poème de Yann Martel
Montréal
Soleil et Lune se disputaient. Encore.
Frère et soeur avaient parcouru l'univers
et trouvé dans ce coin du monde un bon chez soi.
Soleil adorait être l’étoile du spectacle,
tant admiré de toutes ces planètes
pivotant autour de lui.
Lune, elle, plus modeste, était attirée par la Terre.
Lune regardait son frère d'un air morose
«Qu'est-ce qu'il y a? » lui demanda Soleil
« Ma planète est en train de sécher, » répondit Lune
« La Terre? Ce grain de poussière? Pourquoi t'en faire? »
« Parce que c'est mon jardin. J'adore la Terre, » répliqua Lune,
en se glissant en éclipse lunaire pour se dérober au regard de son frère.
Soleil poursuivit « Puisque la Terre s'assèche, adopte une planète plus belle!
Il y a Saturne, par exemple, ou bien Jupiter, ça, ce sont des planètes impressionnantes. »
« Tu ne comprends rien. Pour une étoile, tu es si peu éclairé! » s’écria Lune.
« Ah! puisque c’est comme ça! » lança Soleil, vexé, et il éclata en ouragans solaires.
« Excusez-moi, » dit une petite voix venue de la planète Terre.
« Quoi? » demandèrent en même temps Soleil et Lune. « Qui es-tu? »
« Je suis une goutte d'eau, » dit Goutte d'Eau. « J'ai besoin de votre aide. »
Johannesburg
Goutte d'Eau prit la parole:
« J'épouse différentes formes pour plaire à tous.
Je peux être liquide, lourde comme l'or,
soyeuse comme la musique,
désaltérante comme la poésie.
Je peux étancher les gorges sèches
et faire fleurir les champs.
Je peux cavaler dans les tuyaux,
jaillissant dans les casseroles et les éviers,
tant et si bien qu'alors que je travaille,
les enfants peuvent aller à l'école. »
Rio de Janeiro
Goutte d'Eau poursuivit:
« Douce, je peux courir et couler le long des artères les plus étendues,
Amazone, Mississippi, Danube, Nil, Euphrate, Volga, Yangtze, Mékong,
afin que de vastes immensités vertes soient nourries.
Salée, je vois aux besoins des marins et des marées,
afin que flottent poissons et navires sur le grand bleu.
Et douce ou salée, de la jungle verte ou de la mer bleue,
je suis la douceur dans le souffle des poumons
qui redonne vie à la planète. »
Paris
«Alors quel est le problème? » interrompit Soleil.
« Regarde ces plages et ces berges, là, et là, et là, » pointa Lune.
«Celles qui sont couvertes d'une épaisse couche noire et visqueuse? » demanda Soleil.
« Oui, justement, celles-là, » dit Lune, accablée.
« Moi, je les trouve très bien, elles absorbent ma chaleur merveilleusement. »
« Sans doute, mais regarde ceux qui tentent de voir au travers, les oiseaux de mer qui
clignent tristement des yeux. Et écoute les poissons qui toussent, à bout de souffle. »
« Je n'avais pas remarqué, » dit Soleil en y regardant de plus près.
« Et regarde ces rivières et ces océans, là, et là, et là, » pointa Lune de nouveau.
« Les endroits aux jolies marées noires? Ma lumière s'y reflète avec tant de beauté,» dit Soleil.
« Mais regarde tout ce qui est mort en-dessous.
Ce sont des cimetières flottants, » répondit Lune.
« Je n'avais pas remarqué, » dit Soleil en y regardant de plus près.
New York
Goutte d'Eau parla encore:
« Je peux aussi me faire toute petite, si petite que parfois moi,
simple goutte, je suis une baleine à côté des molécules d'eau que je rencontre,
qui sans cesse font vivre tout ce qui est vivant,
aussi discrètes que la charpente de la Statue de la Liberté.
Il n'y a pas de sève, il n'y a pas de sang, qui coule sans eau.
Il n'y a pas de vie qui ne me connaisse intimement,
il n'y a pas de vie qui vive sans moi.
Je suis le coeur et je suis l'âme, la potion primitive,
de tout ce qui compte. Je viens à la naissance, je repars avec la mort. »
Mexico
« Je peux mélanger le doux et le salé, pour le bien de tous,
à l’instar de la sueur salée du paysan coulant des sillons de son front
et se déversant vers le sillon de la terre qu'il vient d'arroser.
De tout ce qui bouge, ma plus grande fierté est la lente croissance des semences,
qui n'oublient jamais de nourrir leur âme, ce qu’elles appellent humidité.
De tous les vêtements suspendus dans mon armoire,
celui dont je suis le plus fière porte le nom de nourriture.
Quand je suis nourriture, tout le monde me célèbre
et toutes les bouches veulent me mettre à nu. »
Sydney
Goutte d'Eau continua:
« Je peux aussi être brume, et fournir brouillard, nuages et rosées du matin,
ou encore je peux me faire glace, et partager ma froidure avec les boissons et les pingouins. Alors vous voyez bien,
je suis pure et simple, accueillante, prête à m'adapter.
Buvez-moi, chauffez-moi, gelez-moi, aspergez-moi, nagez en moi,
je me donne à tous et à chacun à coeur ouvert,
mais ils sont nombreux à m'exploiter.
Mes chers frère et soeur Chad et Aral disparaissent,
tout comme mon doux Murray-Darling, si délaissé.
Si je ne peux me déplacer libre et abondante,
comment puis-je donner librement, abondamment? »
Marrakech
Soleil, soudain saisi d'inquiétude, scruta d'encore plus près, et le jour devint très chaud.
« Quelles sont ces fourmis qui grouillent dans ton jardin? » demanda Soleil à sa soeur.
Lune répondit: « On les appelle des humains, mon frère. »
« Et qu'est-ce que tu penses des humains, Lune? »
« Ils sont beaux, mais ils sont bêtes.
Quand il y a discorde dans le monde, les hommes dépêchent leurs femmes au foyer,
et quand il y a discorde à la maison, les femmes jettent leurs hommes dehors,
de sorte que trop souvent les humains ne pensent qu'avec la moitié de leur cerveau.
Ils oublient comment c'était quand ils étaient enfants,
quand les garçons et les filles jouaient ensemble d'égal à égal
en s’éclaboussant d’eau les uns les autres.
Alors que maintenant femmes et filles portent des cruches d'eau sur la tête
dans un va-et-vient entre le puits et la maison,
marquant le sable de leurs empreintes épuisées.
Ne sommes-nous pas tous et toutes égaux devant Dieu? »
Londres
« Et que font les humains face à leur triste sort? » demanda Soleil.
Goutte d'Eau répondit: « Même si je suis sans reproche, on m'a jugée
et on m'a condamnée injustement. On me traite comme une matière première.
Pétrole, ce criminel impénitent, se moque de moi,
"Ne peux-tu pas te changer en vapeur? Alors sauve-toi toi-même, et sauve-moi!"
Je rappelle à Pétrole que Jésus sur la Croix n'émit qu'une plainte:
"J'ai soif."
Son ultime lien avec la vie sur Terre, c'était l'eau précieuse.
N'avons-nous toujours pas appris qu'avec un amour bienveillant
nous devrions étancher tant la soif des dieux que de nous tous?
Il est certain que ce qu’Il a mérité par la grâce, nous le méritons de droit.
Partager l'eau est aussi indispensable que de partager l'amour.
Pétrole ricane. Il n'a pas plus de remords que le vinaigre. »
Tokyo
« J'en perds l'espoir » dit Goutte d'Eau, « et je me réfugie
sous d'autres cieux plus froids, plus calmes.
Je cherche la paix dans la méditation des glaces.
Les icebergs sont des moines bouddhistes que j'ai dépêchés dans le monde,
envoyés depuis leurs grands monastères des Pôles.
Leur mantra, c'est l'incantation de la lumière bleue dans leur coeur glacial.
Leur message, c'est la paix, c'est l'unité,
mais hélas ils disparaissent, sans laisser de traces.
Chaque année des moines me quittent pour ne plus jamais revenir. »
Mumbai
« Et pourtant je continue à donner, » reprit Goutte d'Eau,
« ou à prendre, selon le besoin.
Aussi quand je suis le Ganges sacré, et je suis toujours le Ganges sacré,
je donne à celui qui vit et j'emporte celui qui est mort.
Rien n'a meilleur karma que l'eau,
qui ne cherche jamais à s'évader du cycle de la naissance, de la mort et de la renaissance,
mais qui revient toujours au service des autres. »
Santa Monica
« Je suis ému par ton sort désespéré » dit Soleil.
« Que disent les autres créatures,
celles qui ne sont pas que des demi-écervelées? »
Goutte d'Eau répondit:
« Celles qui vivent en moi n'en finissent plus de se plaindre.
Elles pleurent et me donnent leurs larmes salées dans l'espoir de me nourrir.
Depuis les krills qui crient jusqu'aux requins qui aboient et aux baleines qui chantent le blues,
tous pleurent la ruine de leur voisinage.
Quant aux créatures de la terre ferme,
elles viennent me voir, les jours de grosse chaleur,
les ours vont au lac,
les hippopotames aux rivières,
les zèbres aux étangs,
tous tête baissée de tristesse.
Et puis enfin les créatures du ciel,
leur misère est si grande qu'elles s'arrêtent et plongent,
et celles qui savent flotter ne trouvent de repos que sur mon étendue,
tandis que celles qui se noieraient se réfugient dans des barques de sauvetage
qu'elles appellent des nids. »
Tampa
Soleil se tourna vers sa soeur Lune et dit:
« Tu as bien raison d'aimer ton jardin.
Il est très beau.
Des centaines de milliards de mains jointes,
une grande chaîne qui étreint le globe, c'est ça, l'eau,
maintenant je le vois.
Cette planète n'a pas sa pareille, que je sache,
c'est un cerf-volant solitaire dans le ciel,
un sifflement pour se donner courage dans la nuit,
un chant dans la misère,
une danse au milieu des pas fuyants,
un éclat de couleurs lancées sur un mur terne.
Vraiment, ton jardin est un joyau,
un saphir d'un bleu incomparable. »
Moscou
« Y a-t-il un espoir ? » questionnèrent Soleil et Lune à l’unisson.
« Oh oui » répondit Goutte d'Eau.
« Au début, il y avait l'eau
et l'eau ne connaît pas de fin.
L'eau est un enfant, gage de l'avenir,
alors laissons vivre l'enfant.
C'est une affaire d'équilibre,
entre l'abondance et la rareté,
entre l'usage et l'abus.
Viendra bientôt un jour, je l'espère,
où je n'appartiendrai à personne et tous me partageront,
où personne ne me souillera et je nourrirai toute la planète,
où on me prendra librement et où on me donnera librement.
Au début, il y avait l'eau
et l'eau ne connaît pas de fin.
L'eau est un enfant, gage de l'avenir,
alors laissons vivre l'enfant.
Viendra bientôt un jour, je l'espère,
où nous reprendrons dès le début,
en paix avec l'eau,
en paix avec nos temps à venir,
une planète, une goutte. »
Ce qu’avait à dire la goutte d’eau Copyright © 2009 Yann Martel avec entente avec Westwood Creative Artists Ltd