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Les artistes sont des médiateurs du changement social et doivent être impliqués dans la construction de systèmes résilients

Les artistes sont des médiateurs du changement social et doivent être impliqués dans la construction de systèmes résilients

Par Tania Vachon
Directrice, Art social pour le changement de comportement, Fondation One Drop
Texte original (anglais) sur Creativity Culture Capital

Pour assurer la résilience des systèmes d’eau, d’assainissement et d’hygiène, la construction et la réhabilitation d’infrastructures ne suffisent pas. L’art et les artistes ont un rôle fondamental à jouer.

L’approvisionnement durable en eau a-t-il un lien avec la culture et la créativité? Plus que vous ne le pensez.

Malgré les milliards de dollars investis dans la construction et la réhabilitation d’infrastructures d’eau, d’assainissement et d’hygiène (EAH), une personne sur trois dans le monde n’a pas accès à des services d’EAH sûrs puisque les investissements dans les systèmes qui sous-tendent la prestation de ces services sont inexistants.1 Il est de plus en plus évident qu’un changement durable ne pourra se produire que si les besoins et les désirs des utilisateurs sont pris en compte dans le développement de ces systèmes. Et que font les humains? Ils suivent des règles dictées par des normes et des valeurs sociétales et systémiques. Ainsi, les changements de comportement à l’échelle communautaire sont essentiels à la mise en place et au maintien permanent de systèmes d’EAH. D’après le modèle A.B.C pour la durabilitéMC de la Fondation One Drop, les changements systémiques durables passent par une solution intégrée qui améliore l’accès aux infrastructures d’eau, favorise un changement de comportement et soutient des activités génératrices de revenus. Comprendre un système complexe dans une optique comportementale n’est pas chose simple. Toutefois, nous trouvons encourageant que davantage de gouvernements et d’agences internationales reconnaissent les liens entre les comportements collectifs et les politiques.

La Fondation One Drop a collaboré avec des centaines d’artistes dans plus de 14 pays, pendant plus de 13 ans, afin d’accroître les comportements liés à l’EAH, tels que le lavage des mains à l’eau et au savon, et d’augmenter l’utilisation des latrines pour mettre fin à la défécation à l’air libre et améliorer la gestion de l’hygiène menstruelle. Ces comportements ont un impact significatif sur la santé des personnes et le bien-être à l’échelle mondiale, et tout particulièrement sur la vie des filles et des femmes. L’art et les artistes, véritables catalyseurs du changement social, ont été au centre de l’approche innovante d’Art social pour le changement de comportementMC (SABC) de la Fondation One Drop, qui reconnaît le rôle fondamental des émotions dans les processus décisionnels humains.

Les neurosciences ont démontré l’impact limité de la pensée rationnelle sur la prise de décision et comment le fait de déclencher des émotions et d’impliquer les individus dans le processus de changement est plus susceptible d’entraîner des changements durables. Lorsque les individus des communautés prennent part à des processus créatifs et participatifs - ce que nous appelons l’art social – nous croyons qu’il est beaucoup plus probable de les voir adopter des comportements sains, individuellement et en tant que communauté, et changer les normes sociales, améliorant ainsi leur santé et celle de leur famille.

Le soutien aux artistes locaux dans les communautés est essentiel dans cette approche. Grâce à leur lien profond avec le contexte local, à leur imagination et à leur créativité, les artistes créent un environnement amusant et favorable à l’accessibilité de questions complexes et souvent taboues. Ils inspirent, activent et soutiennent le changement. Ils jettent un pont entre l’art et le non-art, devenant ainsi les médiateurs du changement individuel et collectif. Les projets mis en œuvre sur le terrain, en collaboration avec des organisations internationales, offrent aux partenaires d’art social et aux artistes une plateforme pour stimuler l’intelligence collective : former, explorer, développer, innover et partager leurs expériences, leurs apprentissages et leurs idées afin que d’autres puissent les appliquer et installer un processus itératif d’innovation et de connaissance.

Nous nous efforçons d’inspirer les leaders créatifs issus de populations traditionnellement exclues à se professionnaliser et à devenir des leaders du changement des systèmes.

Notre partenaire au Burkina Faso, Espace Culturel Gambidi (ECG), était au départ une organisation qui ne mettait en œuvre que des interventions SABC sous la supervision d’organisations EAH. Après de nombreuses années, l’ECG s’est vu demander par la Fondation One Drop de diriger son projet dans une optique SABC, avec la contribution d’experts EAH. Nous travaillons pour encourager ce type de résultats et inspirer des leaders créatifs issus de populations traditionnellement exclues à se professionnaliser et à devenir des leaders du changement des systèmes. Cela peut servir de modèle de décolonisation des pratiques dans le domaine du développement et amplifier les voix marginalisées.

Burkina Faso, Projet Saniya So+ Project
Photo : Espace Culturel Gambidi

Burkina Faso, Projet Saniya So+ Project
Photo : Espace Culturel Gambidi

Revoir les stratégies de changement de comportement telles que l’Assainissement Total Piloté par les Communautés (ATPC) en y ajoutant l’art social est un exemple de la manière dont les artistes endossent le rôle de médiateurs du changement social. Dans l’un de nos projets, deux groupes artistiques ont mis au point un spectacle de théâtre-débat sur la défécation à l’air libre, que d’autres ont soutenu avec la création de murales sur l’utilisation et l’entretien des latrines. Ces interventions, mises en œuvre au sein des communautés, ont permis de susciter échanges, débats, engagements et actions collectives. L’objectif visé était de « produire des effets cumulatifs et positifs sur la communauté, c’est-à-dire les conditions psychosociales favorables à l’adoption et au maintien de nouveaux comportements. Ces conditions sont, entre autres, le développement d’habiletés psychosociales comme l’estime de soi, l’empathie, la confiance en soi et en l’autre, l’auto-efficacité, le sentiment d’appartenance et la collaboration ».2 Grâce à cette intervention de 30 mois, la proportion de latrines utilisées et correctement entretenues est passée de 36 % à 98 % en 2019.

Souvent, une certaine résistance se fait sentir lorsqu’il est question de collaborer avec des artistes sociaux et de reconnaître leur contribution aux projets EAH. Cette résistance découle principalement du fait que les résultats des interventions artistiques, généralement non tangibles, peuvent s’avérer plus difficiles à évaluer que le nombre de latrines construites, par exemple. De plus, victimes de forts préjugés, les artistes sont souvent considérés à la fois comme des partenaires non essentiels dans les projets de développement et comme des citoyens non essentiels. S’il s’agit de femmes issues de communautés rurales, elles sont confrontées à des défis encore plus grands et leurs perspectives de poursuivre une carrière artistique sont quasi nulles.

Nous devons reconnaître la contribution du secteur créatif et ne pas nous arrêter seulement aux données quantitatives. Le leadership créatif local est essentiel dans l’écosystème EAH. Les paramètres d’évaluation ne devraient-ils pas évoluer en fonction des innovations?

Les processus créatifs communautaires sont essentiels au développement humain, à la cohésion sociale et à l’auto-efficacité collective. L’Espace Culturel Gambidi dirige actuellement une communauté de pratique interfrancophone composée d’artistes et d’experts en changement de comportement dans le cadre d’un projet EAH et développe les compétences des artistes locaux pour participer à la transformation numérique du secteur, en particulier dans les environnements ruraux.

Nous aimerions voir différents acteurs valoriser la culture et les arts en tant que catalyseurs du changement social et miser sur ces éléments. Si nous voulons un changement durable, nous devons modifier les perceptions quant au maintien des méthodes traditionnelles de collaboration aux projets de développement. Pourquoi ne pas utiliser l’art et la culture pour éliminer les obstacles systémiques à la collaboration? L’art social permet de mettre la théorie en pratique de manière simple et amusante. Dans le contexte de crises de l’eau et de grandes menaces sanitaires telles que les pandémies, un changement de paradigme s’impose. Les bailleurs de fonds doivent s’ouvrir à l’innovation et à l’évolution des moyens de relever les défis, les analyser sous un angle nouveau, et soutenir les organisations de la société civile basées sur l’art local et les efforts des gouvernements visant l’atteinte des objectifs de développement durable. L’art a le pouvoir de déclencher des émotions, des actions et des changements durables. Ensemble, transformons l’art et l’eau en action.

Références :
1. OMS-UNICEF, 2019
2. https://www.onedrop.org/workspace/uploads/files/case-study-clts-sabc-fr2020.pdf

Tania Vachon
Tania Vachon
Directrice principale, Art social pour le changement de comportement

« 100% des choses qu'on ne tente pas échouent. »

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